Une enfance entre cartes marines et herbiers
Hilma af Klint naît en 1862 à Solna, dans une famille noble luthérienne composée pour l’essentiel d’officiers de marine et de scientifiques; son père, cartographe, exerce au palais Karlberg, à Stockholm. Les étés passés sur l’île d’Adelsö, au cœur du lac Mälaren, ancrent très tôt chez elle un goût pour l’observation de la flore et de la faune, tandis que la botanique et les mathématiques comptent parmi les centres d’intérêt familiaux. Cette formation du regard naturaliste ne la quittera jamais: elle nourrira aussi bien ses illustrations botaniques alimentaires que le vocabulaire de pétales, de spirales et de corolles de ses toiles abstraites.
L’Académie royale et le métier officiel
Après des études de dessin technique à l’École technique artistique de Stockholm vers 1880, elle entre en 1882 à l’Académie royale des beaux-arts de la capitale suédoise, où elle apprend le portrait classique auprès de la peintre Kerstin Cardon et sort diplômée avec les félicitations en 1887. Elle s’installe alors comme artiste reconnue à Stockholm, expose des œuvres figuratives et occupe brièvement le secrétariat de l’Association des femmes artistes suédoises. Pendant une vingtaine d’années, sa production publique se limite à des paysages et des portraits académiques, sans contact avec les avant-gardes européennes; cette peinture conventionnelle lui assure son indépendance financière.
Les Cinq, Amaliel et la commande du Temple
La mort de sa jeune sœur Hermina, âgée de dix ans, précipite son entrée dans les cercles spirites: elle devient végétarienne, ne s’habille plus qu’en noir et cherche le contact avec l’invisible. Avec Anna Cassel, rencontrée à l’Académie, ainsi que Cornelia Cederberg, Sigrid Hedman et Mathilda Nilsson, toutes issues de la Société Edelweiss, elle forme le groupe De Fem (Les Cinq), actif de 1896 à 1908, qui consigne par écriture et dessin automatiques les messages d’entités nommées Amaliel, Ananda ou Gregor. C’est au cours d’une de ces séances qu’un esprit lui commande la suite de tableaux dont naîtront les Målningarna till Templet, les Peintures du Temple.
Un cycle en deux temps, interrompu quatre années
En 1907, af Klint affirme avoir reçu le message qu’elle doit prendre la tête du groupe; les quatre autres refusent et le collectif cesse de travailler ensemble. Elle se consacre dès lors seule à sa grande commande. Le cycle des Peintures du Temple est exécuté en deux phases séparées par une interruption de quatre ans, entre 1908 et 1912, et s’achève en 1915: 193 œuvres réparties en onze séries aux titres cosmiques — Chaos originel, Évolution, Les Sept Étoiles, Le Cygne, La Colombe, Le Retable. Parallèlement, elle suit à Stockholm les conférences des théosophes Annie Besant et Rudolf Steiner, adhère à la Société anthroposophique fondée en 1913, et séjourne longuement dans les années 1920 à Dornach, en Suisse, autour du Goetheanum.
Le grenier de Munsö et la clause des vingt ans
Hilma af Klint meurt en 1944, à quatre-vingt-un ans, renversée alors qu’elle rentrait d’une conférence anthroposophique; son atelier loué à un paysan de Munsö abrite alors quelque mille deux cents œuvres et des carnets couverts d’une écriture obsessionnelle, que la famille doit évacuer en trois mois. Le sculpteur Olof Sundström, disciple de Steiner comme elle, en dresse en 1945 l’inventaire: ses côtés « HaK » servent encore aujourd’hui. Conformément au testament de l’artiste, l’ensemble reste scellé vingt ans après sa mort, avant d’être remisé dans un grenier familial — un délai qui explique à lui seul l’essentiel de son absence des histoires de l’abstraction écrites au XXe siècle.
Trois refus, trois révélations
Propose en 1970 au Moderna Museet de Stockholm, alors dirig par Pontus Hultn futur pre du Centre Pompidou , lSuvre est refuse, juge trop marginale. Une fondation est cre en 1972 pour la conserver, puis lhistorien de lart ke Fant contribue la faire connatre ltranger: en 1986, lexposition The Spiritual in Art, Abstract Painting 1890-1985 au Los Angeles County Museum of Art la montre pour la premire fois au grand public, aux cts de Mondrian, Kandinsky et Malevitch. La conscration vient en 2018 avec la rtrospective du Solomon R. Guggenheim Museum de New York, dont le succs installe durablement lartiste sur la scne internationale.
La pratique en bref
Médiums: tempera sur toile, huile sur toile, aquarelle, pastel sec et crayon, carnets manuscrits et dessins automatiques.
Techniques: tempera à l’œuf, pigment pur lié au blanc d’œuf, technique héritée de la Renaissance italienne, peinture exécutée sans esquisse préalable, revendiquée comme dictée par des « anges » ou « guides », écriture et dessin automatiques pratiqués collectivement au sein du groupe De Fem, très grands formats de papier et de toile (jusqu’à 315 × 234 cm pour Les Dix Plus Grands).
Motifs récurrents: dualité et réunion des contraires (le bleu pour le féminin, le jaune pour le masculin), évolution spirituelle et unité originelle du monde selon la théosophie, botanique, morphologie du vivant et culture scientifique de son temps, symbolisme des couleurs, entre optique et théosophie, les âges de la vie, de l’enfance à la vieillesse, art populaire suédois et ésotérisme.
2008: première apparition parisienne, rue Payenne
L’entrée d’Hilma af Klint dans le paysage parisien passe par le Centre culturel suédois, qui lui consacre du 10 avril au 27 juillet 2008 l’exposition « Hilma af Klint, une modernité révélée ». Le catalogue publié à cette occasion est signé Ana Maria Svensson et Pascal Rousseau — l’historien de l’art qui assurera, dix-huit ans plus tard, le commissariat de la monographie du Grand Palais. Cette présentation dans l’hôtel particulier du Marais qui abrite l’institution suédoise constitue le premier jalon documenté du rapport de l’artiste à Paris.
2021: af Klint entre dans le récit parisien de l’abstraction
Le Centre Pompidou l’inscrit en 2021 dans « Elles font l’abstraction », relecture du rôle des femmes dans la modernité artistique où ses aquarelles côtoient celles de Georgiana Houghton. L’institution reconnaît toutefois elle-même, dans le dossier de presse de 2026, que l’artiste « reste encore très peu aperçue dans les musées français », alors que sa réévaluation internationale est engagée depuis plusieurs années. Aucune œuvre conservée dans une collection publique parisienne n’est mentionnée par les sources institutionnelles consultées.
2022: le Temple reconstitué en réalité virtuelle à l’Institut suédois
Le 20 octobre 2022, l’Institut suédois, rue Payenne, accueille « Hilma af Klint – The Temple », expérience de réalité virtuelle conçue par Daniel Birnbaum et Kurt Almqvist, produite par Acute Art et distribuée par Stolpe Publishing, à l’occasion de la parution du septième et dernier volume du catalogue raisonné de l’artiste. Le dispositif reconstitue l’édifice en spirale qu’elle avait imaginé pour abriter ses toiles, tantôt décrit par elle comme un lieu de culte, tantôt comme un musée. La séance, gratuite et sur réservation, durait une demi-heure.
2026: la première monographie française, aux Galeries nationales
Le Grand Palais et le Centre Pompidou coproduisent, du 6 mai au 30 août 2026, la toute première exposition monographique consacrée à Hilma af Klint en France. Le commissariat est assuré par Pascal Rousseau, professeur d’histoire de l’art contemporain à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et spécialiste des avant-gardes. Le parti pris n’est pas rétrospectif: seule la décennie 1906-1915 est montrée, celle du cycle des Peintures du Temple, présenté pour la première fois en France avec la série monumentale des Dix Plus Grands.
Où voir ses œuvres
Grand Palais (Paris) — Coproducteur et lieu de la première exposition monographique française consacrée à l’artiste, du 6 mai au 30 août 2026.
Centre Pompidou (Paris) — Coproducteur de l’exposition de 2026; avait déjà présenté l’artiste en 2021 dans « Elles font l’abstraction ».
Institut suédois (Paris) — Lieu de la première exposition parisienne en 2008 et de l’expérience de réalité virtuelle « Hilma af Klint – The Temple » en 2022.
Fondation Hilma af Klint (Stockholm) — Détentrice du fonds de l’artiste et prêteuse des œuvres, dont les photographies sont réalisées par le Moderna Museet.
Solomon R. Guggenheim Museum (New York) — Rétrospective de 2018 qui a fait basculer la réception internationale de l’artiste.
Repères chronologiques
1862 — Naissance à Solna, aux abords de Stockholm, dans une famille noble d’officiers de marine et de scientifiques.
1882 — Entrée à l’Académie royale des beaux-arts de Stockholm, après des études de dessin technique.
1887 — Diplômée avec les félicitations de l’Académie royale des beaux-arts de Stockholm.
1896 — Formation du groupe De Fem (Les Cinq) avec Anna Cassel, Cornelia Cederberg, Sigrid Hedman et Mathilda Nilsson.
1906 — Début du cycle des Peintures du Temple, dans le secret de son atelier de Stockholm.
1907 — Exécution des Dix Plus Grands, série monumentale consacrée aux âges de la vie.
1908 — Dissolution du groupe De Fem et interruption du cycle du Temple pour quatre années.
1912 — Reprise du cycle des Peintures du Temple après quatre ans d’interruption.
1915 — Achèvement du cycle avec la série du Retable, dernier ensemble des Peintures du Temple.
1944 — Mort de l’artiste à quatre-vingt-un ans, renversée au retour d’une conférence anthroposophique.
1945 — Inventaire du fonds par le sculpteur Olof Sundström, dont les côtés « HaK » servent toujours.
1970 — Le Moderna Museet de Stockholm, dirigé par Pontus Hultén, refuse la donation du fonds.
1972 — Création de la fondation chargée de conserver l’œuvre d’Hilma af Klint.
1986 — Révélation publique dans « The Spiritual in Art » au Los Angeles County Museum of Art.
2008 — Première exposition parisienne, « Hilma af Klint, une modernité révélée », au Centre culturel suédois.
2018 — Rétrospective au Solomon R. Guggenheim Museum de New York, consécration internationale.
2021 — Présentation au Centre Pompidou dans l’exposition « Elles font l’abstraction ».
2022 — Expérience de réalité virtuelle « Hilma af Klint – The Temple » à l’Institut suédois, à Paris.
2026-05-06 — Ouverture de la première exposition monographique française, aux Galeries nationales du Grand Palais.