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Cette page sert surtout à situer Doris Salcedo dans le catalogue, même quand peu d’expositions lui sont encore directement reliées.
Née à Bogota en 1958, Doris Salcedo construit une sculpture du deuil: des chaises, des tables, des armoires et des vêtements ordinaires, arrachés à leur usage domestique, deviennent les témoins des disparus du conflit armé colombien.
Doris Salcedo obtient en 1980 un diplôme d’artiste plasticienne à l’université Jorge Tadeo Lozano de Bogota, puis part aux États-Unis au début des années 1980 pour un master en art à l’université de New York, achevé en 1984.
Cette page sert surtout à situer Doris Salcedo dans le catalogue, même quand peu d’expositions lui sont encore directement reliées.
Doris Salcedo obtient en 1980 un diplôme d’artiste plasticienne à l’université Jorge Tadeo Lozano de Bogota, puis part aux États-Unis au début des années 1980 pour un master en art à l’université de New York, achevé en 1984. Elle rentre ensuite en Colombie, où elle enseigne la sculpture et la théorie de l’art, et où elle vit et travaille depuis. Ce retour est décisif: c’est en Colombie, au contact d’un conflit civil qui dure plus d’un demi-siècle, qu’elle trouve la matière de toute son œuvre. En 1993, une bourse de la fondation Penny McCall soutient un travail alors presque entièrement constitué d’installations.
La singularité de Salcedo tient à son protocole de travail: avant de fabriquer, elle enquête. Elle recueille les récits de personnes ayant subi la perte violente d’un proche — familles de tués, de disparus, de déplacés — et cette parole devient le point de départ d’un objet. Le musée d’Art contemporain de Chicago décrit une pratique ancrée dans un travail de terrain rigoureux, nourri d’entretiens approfondis avec celles et ceux qui ont éprouvé la perte. Le résultat n’illustre jamais un témoignage: il en garde la trace matérielle, dans un meuble, un tissu ou une chaussure, patiemment transformé jusqu’à devenir intransmissible à un autre usage.
Une part importante du travail de Salcedo se joue hors des salles, en réaction immédiate à un événement violent. Le 13 août 1999, après l’assassinat de l’humoriste colombien Jaime Garzón, elle érige avec des volontaires un mémorial de cinq mille roses devant la maison de la victime. En 2002, « Noviembre 6 y 7 » fait descendre deux cent quatre-vingts chaises de bois le long de la façade du Palais de justice de Bogota, en mémoire de la prise du bâtiment survenue dix-sept ans plus tôt. Pour la Biennale d’Istanbul de 2003, elle empile plus de mille cinq cents chaises dans la dent creuse laissée par un immeuble dont les habitants grecs et juifs avaient été spoliés puis déportés en 1942.
Le musée d’Art contemporain de Chicago présente du 21 février au 24 mai 2015 la première rétrospective de l’artiste, réunissant l’ensemble de ses grands corpus sur trente ans de carrière, dont les débuts américains de « Plegaria Muda ». Le musée Reina Sofía lui confie à l’automne 2017 le Palacio de Cristal de Madrid pour « Palimpsesto ». En 2024, elle est distinguée par le Praemium Imperiale dans la catégorie sculpture, au titre de la trente-cinquième édition du prix, qui rappelle qu’elle a également reçu le prix d’art d’Hiroshima et le Nasher Prize. Ses œuvres sont conservées par de grands musées, dont le SFMOMA à San Francisco.
En 2018, à Bogota, Salcedo réalise « Fragmentos », présenté par l’État colombien comme un espace d’art et de mémoire dont le sol a été élaboré à partir des armes fondues des FARC-EP, avec la participation de femmes victimes de violences sexuelles pendant le conflit. Le Praemium Imperiale précise que trente-sept tonnes d’armes ont fourni le métal des dalles qui composent le sol de la salle. L’artiste renverse ici la logique du monument commémoratif: au lieu d’ériger une figure verticale et héroïque, elle produit une surface horizontale, martelée par les victimes elles-mêmes, sur laquelle les visiteurs marchent.
Médiums: sculpture, installation, intervention architecturale in situ, mémorial éphémère dans l’espace public, objets domestiques transformés.
Techniques: mobilier de bois lesté et comblé de ciment, chaussures de victimes encastrées dans le mur derrière une membrane de peau animale suturée, table de bois pulvérisée puis recollée fragment par fragment, stabilisée par des tiges d’acier, tables superposées d’où pousse de l’herbe vivante, sol de dalles coulées dans le métal fondu d’armes de guerre, inscription de noms par affleurement de gouttes d’eau au sol, fissure creusée dans la dalle d’un bâtiment.
Motifs récurrents: mémoire collective et deuil, disparition forcée et violence politique en Colombie, violences sexuelles en temps de conflit, exil, migration et noyades en Méditerranée, absence du corps et trace matérielle, exclusion et frontière.
Le lien parisien le mieux établi passe par la Pinault Collection, dont le site d’exposition français est la Bourse de Commerce, rue de Viarmes dans le premier arrondissement. La collection recense deux œuvres de Doris Salcedo: « Tabula Rasa VII » (2018-2020), une table de bois de 83,5 × 164 × 84 centimètrès, et une pièce sans titre datée de 2023. La notice de la collection présente « Tabula Rasa » comme une série consacrée aux violences sexuelles et au vacillement du sentiment de soi dans le contexte du conflit armé colombien, la table ayant été pulvérisée puis reconstruite pièce à pièce par des architectes, tiges d’acier incorporées, pour lui « redonner vie ».
Doris Salcedo figure parmi les artistes réunis par « Le monde comme il va », exposition entièrement puisée dans la Pinault Collection et déployée dans tous les espaces de la Bourse de Commerce du 20 mars au 2 septembre 2024. La liste des artistes publiée par l’institution la place aux côtés de Marlene Dumas, Robert Gober, Sigmar Polke ou Cindy Sherman. C’est, à ce jour, la présentation parisienne de son travail que l’on peut documenter avec certitude depuis la source institutionnelle elle-même, la moitié des pièces montrées l’étant alors pour la première fois par la collection.
Doris Salcedo est par ailleurs documentée en français depuis Paris par AWARE (Archives of Women Artists, Research and Exhibitions), association installée rue Brantôme dans le troisième arrondissement, qui lui consacre une notice détaillée: formation à Bogota puis à New York, parenté revendiquée avec la sensibilité de Joseph Beuys, mémorial de roses de 1999, empilement de chaises de la Biennale d’Istanbul de 2003. Cette notice constitue la principale porte d’entrée francophone documentée sur son travail pour un public parisien.
Bourse de Commerce — Pinault Collection (Paris) — Conserve deux œuvres de l’artiste et l’a exposée dans « Le monde comme il va » (20 mars – 2 septembre 2024).
Tate Modern (Londres) — A accueilli « Shibboleth », fissure creusée dans le sol du Turbine Hall, du 9 octobre 2007 au 6 avril 2008.
Museo Nacional Centro de Arte Reina Sofía (Madrid) — A présenté « Palimpsesto » au Palacio de Cristal du 6 octobre 2017 au 1er avril 2018.
Museum of Contemporary Art Chicago (Chicago) — A organisé la première rétrospective de l’artiste, du 21 février au 24 mai 2015.
San Francisco Museum of Modern Art (San Francisco) — Conserve cinq ensembles de l’artiste, dont « Unland: irreversible witness » et « Plegaria Muda ».
Fragmentos, espace d’art et de mémoire (Bogota) — Contre-monument permanent dont le sol est coulé dans les armes fondues des FARC-EP.
1958 — Naissance de Doris Salcedo à Bogota, en Colombie.
1980 — Diplôme d’artiste plasticienne à l’université Jorge Tadeo Lozano de Bogota.
1984 — Master en art obtenu à l’université de New York, puis retour en Colombie.
1993 — Bourse de la fondation Penny McCall récompensant son travail d’installation.
1999-08-13 — Mémorial de cinq mille roses érigé après l’assassinat de l’humoriste Jaime Garzón.
2002 — « Noviembre 6 y 7 »: 280 chaises de bois suspendues au Palais de justice de Bogota.
2003 — Biennale d’Istanbul: plus de 1 500 chaises empilées dans une dent creuse urbaine.
2007-10-09 — Ouverture de « Shibboleth » dans le Turbine Hall de la Tate Modern, jusqu’en avril 2008.
2015-02-21 — Première rétrospective de l’artiste au Museum of Contemporary Art Chicago.
2017-10-06 — « Palimpsesto » investit le Palacio de Cristal du musée Reina Sofía, à Madrid.
2018 — « Fragmentos » à Bogota: un sol coulé dans les armes fondues des FARC-EP.
2024-03-20 — Ouverture de « Le monde comme il va » à la Bourse de Commerce, à Paris.
2024 — Praemium Imperiale de sculpture, trente-cinquième édition du prix.
Paris reste ici le meilleur angle de lecture pour relier Doris Salcedo à des lieux concrets, des expositions visibles et une géographie culturelle facile à parcourir.
Parce que ces objets ont appartenu à quelqu'un. Chaises, tables, armoires et habits sont douloureusement détournés de leur usage domestique pour signifier l'absence de celles et ceux qui les possédaient : le meuble devient le seul corps encore disponible d'une personne disparue. La technique va jusqu'à noyer le mobilier de ciment, qui le rend définitivement inutilisable.
Présentée du 9 octobre 2007 au 6 avril 2008 dans le cadre de The Unilever Series, « Shibboleth » est la première œuvre à intervenir directement dans la matière même du Turbine Hall : plutôt que d'y installer une sculpture, Salcedo a ouvert une faille souterraine dans le sol du bâtiment. Le mot hébreu désigne le terme qui sert à reconnaître les membres d'un groupe et à en exclure ceux qui ne savent pas le prononcer.
C'est un espace d'art et de mémoire ouvert en 2018 dont le sol a été élaboré avec les armes fondues des FARC-EP, au terme du conflit armé colombien. Trente-sept tonnes d'armes ont fourni le métal des dalles, et des femmes victimes de violences sexuelles pendant la guerre ont participé à leur fabrication. C'est un contre-monument horizontal, foulé par les visiteurs plutôt que contemplé.
Deux œuvres sont recensées dans la Pinault Collection, dont le lieu d'exposition parisien est la Bourse de Commerce : « Tabula Rasa VII » (2018-2020) et une pièce sans titre de 2023. L'artiste a été montrée sur place dans l'exposition « Le monde comme il va », du 20 mars au 2 septembre 2024. Leur présentation dépend toutefois de la programmation en cours et n'est pas permanente.
Elle aborde les violences sexuelles et le vacillement de l'identité dans le contexte du conflit armé colombien. Salcedo a pulvérisé une table en mille morceaux avant de la faire recoller bout à bout par des architectes, avec des tiges d'acier incorporées à la structure pour la stabiliser. Le titre latin promet une table rase que l'œuvre refuse : on y voit au contraire la lutte de la reconstruction après le traumatisme.
À celles et ceux qui se sont noyés en Méditerranée et dans l'Atlantique au cours des vingt dernières années en tentant d'émigrer vers une vie plus libre. Conçue pour le Palacio de Cristal du musée Reina Sofía et présentée du 6 octobre 2017 au 1er avril 2018, l'installation fait affleurer leurs noms au sol par des gouttes d'eau, dans une œuvre qui sort du seul cadre colombien.